La transition des compétences : un défi stratégique pour l’aviation
La décarbonation du secteur aérien est avant tout une révolution technologique, mais elle ne pourra aboutir sans une transformation profonde des savoir-faire. Comme l’explique Jean-Raphaël DRAHI dans cet épisode, cette mutation s’inscrit dans un contexte de pénurie de talents et de compétition mondiale. Selon une étude de 2023 du GIFAS et du BCG, 80 % des métiers de l’aéronautique devront évoluer dans les dix prochaines années pour intégrer les enjeux bas-carbone. Pour analyser ces défis, Nicolas GOURDAIN, professeur à l’ISAE-SUPAERO, souligne la nécessité de penser la transition de manière globale, en incluant la biodiversité, la gestion des ressources et le changement climatique. Il insiste sur le besoin d’innovation, non seulement technologique mais aussi organisationnelle, pour adapter le transport aérien à un monde de plus en plus incertain.
La vision des industriels sur les métiers de demain
Face à ces enjeux, les grands constructeurs adaptent déjà leur stratégie. Thibault Le Guillou, spécialiste en acquisition de talents chez Airbus, détaille les trois grandes familles de métiers prioritaires : la production, avec un renforcement des savoir-faire en assemblage et gestion de la chaîne d’approvisionnement ; le numérique, incluant l’analyse de données, l’IA et la cybersécurité ; et enfin l’ingénierie, cœur de l’innovation avec les matériaux avancés et les nouvelles propulsions comme l’hydrogène. De son côté, Denis Bonnet, vice-président chez Thalès, met en lumière l’importance de l’optimisation des opérations aériennes grâce à la data et aux outils digitaux pour améliorer la performance énergétique, citant des expérimentations avec Corsair et le développement d’un laboratoire à Singapour. Dans ce podcast de l’industrie aéronautique francophone, Bruno Ficheux, vice-président chez Airbus, rappelle que malgré les temps longs de développement, les investissements dans les technologies de rupture permettent une accélération impressionnante de l’innovation.
Structurer la formation : un enjeu clé pour les compétences de l’aviation décarbonée
Pour répondre à ces besoins, les écoles d’ingénieurs et les industriels structurent de nouvelles offres de formation. Des établissements comme l’ISAE-SUPAERO et l’ENAC ont lancé des programmes dédiés à la transition environnementale, avec des cursus portant sur la propulsion bas-carbone et l’analyse du cycle de vie. La propulsion hydrogène, en particulier, exige un nouveau socle de compétences allant du stockage cryogénique à la sécurité en environnement confiné. Les industriels multiplient les partenariats, comme les chaires industrielles d’Airbus ou les modules croisés d’Air Liquide et Ariane Group. En parallèle, l’électrification et la data transforment la maintenance, qui repose de plus en plus sur l’exploitation prédictive des données, créant un besoin pour des profils d’analystes et de data ingénieurs à forte composante environnementale.
Financement, attractivité et compétition mondiale des talents
Cette montée en compétences a un coût : le GIFAS estime la requalification de la filière française entre 800 millions et 1,2 milliard d’euros d’ici 2035. Pour y faire face, les entreprises comme Safran, avec sa plateforme Sustainability Academy présentée par Christine Buche Andrieux, investissent massivement dans la formation interne. Delphine Bijou, également chez Safran, souligne la cohérence historique entre les enjeux économiques et environnementaux de la propulsion. Cependant, cette transformation s’inscrit dans une compétition mondiale. Sébastien Jean de l’IFRI analyse les approches divergentes de l’Europe, qui place la décarbonation comme une ambition politique, des États-Unis, qui privilégient les subventions, et de la Chine, qui en fait le socle d’une stratégie industrielle. Pour rester compétitive et attractive, l’Europe doit non seulement former mais aussi retenir ses talents, un défi souligné par Jeremy Caussade d’Aura Aero. Le sens et l’impact deviennent des moteurs d’attractivité majeurs pour les nouvelles générations, comme le confirment les témoignages de Jean-Christophe Lambert d’Ascendance Flight Technologies et de Denis Bonnet chez Thalès, pour qui l’impact individuel d’un ingénieur sur la réduction des émissions est un puissant levier de motivation.
Références de l’épisode
- Personnes
- Nicolas GOURDAIN, professeur à l’ISAE-SUPAERO
- Thibault Le Guillou, spécialiste en acquisition de talents chez Airbus
- Denis Bonnet, vice-président recherche, technologie et innovation pour l’avionique chez Thalès
- Patrice Cahen, PDG de Thalès
- Christine Buche Andrieux, directrice de la décarbonation chez Safran
- Delphine Bijou, directrice technique du programme RACE chez Safran
- Sébastien Jean, spécialiste en géopolitique et économie à l’IFRI
- Jeremy Caussade, président et co-fondateur d’Aura Aero
- Jean-Christophe Lambert, co-fondateur et CEO d’Ascendance Flight Technologies
- Bruno Ficheux, vice-président stratégie décarbonation chez Airbus
- Œuvres et Rapports
- Étude GIFAS BCG de 2023
- Rapport Juncker Aviation
- Inflation Reduction Act (IRA)
- Lieux
- Singapour
- Europe
- États-Unis
- Chine
- Moyen-Orient
Sommaire de l’épisode
- [00:01:47:12] L’évolution de 80% des métiers de l’aéronautique d’ici dix ans
- [00:02:54:04] Nicolas Gourdin : Penser la transition environnementale de manière globale
- [00:04:00:21] Thibault Le Guillou : Les trois familles de métiers prioritaires chez Airbus
- [00:06:08:01] La structuration des nouvelles formations dédiées à l’aviation verte
- [00:07:39:14] Denis Bonnet : L’optimisation des opérations aériennes chez Thalès
- [00:10:14:22] Bruno Ficheux : L’accélération de l’innovation malgré les temps longs de l’aviation
- [00:12:56:01] Christine Buche Andrieux : La Sustainability Academy de Safran pour former tous les collaborateurs
- [00:14:41:22] Delphine Bijou : La cohérence entre enjeux économiques et environnementaux
- [00:17:21:00] Sébastien Jean : Les différentes approches de l’Europe, des États-Unis et de la Chine
- [00:21:04:08] Jeremy Caussade : Le besoin d’attractivité du secteur pour recruter les talents
- [00:22:42:13] Jean-Christophe Lambert : La décarbonation, une mission qui attire les talents
- [00:23:44:16] Le rôle essentiel des managers dans l’accompagnement de la transformation
- [00:25:32:05] Le défi environnemental, un ciment pour rassembler les acteurs du secteur
F.A.Q. de l’épisode
Quels sont les nouveaux métiers et compétences pour l’aviation décarbonée ?
Les nouveaux métiers sont liés à la propulsion hydrogène (stockage cryogénique, sécurité), à la data appliquée à la maintenance prédictive, et à l’électrification. Les compétences existantes évoluent vers plus de complexité, nécessitant des profils hybrides capables de maîtriser l’ingénierie, la modélisation environnementale et la réglementation bas-carbone.
Comment les industriels comme Airbus préparent-ils la transition des compétences ?
Airbus se concentre sur trois familles de métiers : la production (assemblage, qualité), le numérique (IA, data, cybersécurité) et l’ingénierie (matériaux avancés, propulsion hydrogène). Ils forment également leurs managers au leadership adapté à ces nouveaux enjeux et à la diversité des profils.
Pourquoi les compétences pour l’aviation décarbonée sont-elles un enjeu géopolitique ?
La maîtrise de ces compétences rares devient un outil de souveraineté industrielle. L’Europe, les États-Unis et la Chine ont des stratégies différentes pour développer et attirer ces talents. La capacité de l’Europe à former et retenir ses ingénieurs est cruciale pour maintenir son leadership face à la concurrence internationale.
Quel rôle joue la formation dans ce podcast de l’industrie aéronautique francophone ?
Ce podcast souligne que la formation est centrale. Les écoles comme l’ISAE-SUPAERO et l’ENAC créent des cursus spécialisés. Les entreprises, comme Safran avec sa « Sustainability Academy », déploient des programmes de formation continue pour acculturer et requalifier leurs collaborateurs aux enjeux de la transition écologique.
Quel est le coût estimé pour la requalification de la filière aéronautique française ?
Selon les estimations du GIFAS citées dans l’épisode, la requalification bas-carbone complète de la filière aéronautique française nécessitera des investissements compris entre 800 millions et 1,2 milliard d’euros d’ici 2035.
Comment la décarbonation rend-elle le secteur aéronautique plus attractif ?
Le défi de la décarbonation donne du sens et un impact concret au travail des ingénieurs. Pour les jeunes générations, la possibilité de contribuer à une mission écologique et de travailler sur des projets technologiques vertueux est un puissant moteur d’attractivité, essentiel pour que le secteur continue de recruter les meilleurs talents.