Trois puissances, trois visions pour l’aviation bas carbone
Dans ce dernier épisode de la mini-série « Décarboner l’aérien », Jean-Raphaël Drahi explore la compétition mondiale pour un ciel bas carbone. La transition écologique du transport aérien est devenue un enjeu géopolitique majeur, opposant les stratégies des États-Unis, de la Chine et de l’Europe. Alors que le transport aérien représente environ 2,5 % des émissions mondiales de CO2, chaque bloc avance avec une feuille de route distincte. Les États-Unis privilégient l’innovation privée et les incitations fiscales, à l’image de l’Inflation Reduction Act (IRA), tandis que la Chine déploie une planification industrielle centralisée autour de COMAC, visant à la fois le rattrapage technologique et la souveraineté. L’Europe, quant à elle, combine une régulation ambitieuse et un soutien à son écosystème industriel, mené par des géants comme Airbus, Safran et Thales.
Le défi de la coordination européenne face à la géopolitique de la décarbonation de l’aviation
Comme le souligne Sébastien Jean de l’IFRI, le principal défi pour l’Union européenne reste la coordination. Mettre en place une politique industrielle commune se heurte aux intérêts nationaux parfois divergents des États membres. Cette fragmentation est un handicap dans des secteurs technologiques qui, comme les technologies vertes, exigent des investissements massifs et des économies d’échelle. L’Europe doit donc surmonter ses divisions pour déployer une action unifiée et efficace, à la hauteur de ses ambitions de leadership dans la décarbonation. Cette complexité est d’autant plus grande que les enjeux mêlent l’économique, compétence communautaire, et le sécuritaire, qui demeure une prérogative nationale.
Innovations technologiques : le nerf de la guerre
La compétition se joue sur plusieurs fronts technologiques. Les États-Unis misent fortement sur les carburants d’aviation durables (SAF), avec un engagement de Boeing pour une compatibilité à 100 % d’ici 2030. De son côté, la Chine investit dans l’hydrogène et l’électrique. En Europe, l’innovation est portée par des programmes comme Clean Aviation et des acteurs de pointe. Jean-Christophe Lambert, cofondateur d’Ascendance, détaille le développement de leur technologie hybride-électrique, déjà testée et destinée à équiper leur avion Atea. Chez Safran, Delphine Jouve explique l’ambition du programme RISE et de son architecture Open Fan, qui promet une réduction de 20 % des émissions de CO2, en s’appuyant sur l’expérience acquise avec le moteur LEAP. Cependant, comme le rappelle Kévin Guittet de la DGAC, les SAF représentent le levier le plus important à court et moyen terme, constituant jusqu’à 50 % de l’effort de décarbonation d’ici 2050. Le défi principal reste le déploiement de capacités de production suffisantes.
Financement et viabilité économique : des modèles en opposition
Le financement de cette transition est un facteur différenciant majeur. Les États-Unis s’appuient sur des incitations de marché, la Chine sur des subventions directes et des lignes de crédit bonifiées, et l’Europe sur un mélange de programmes de recherche comme Horizon Europe et de régulations comme RefuelEU. Pascal de Izagirre, président de Corsair et de la FNAM, rappelle que les compagnies aériennes ont déjà une incitation naturelle à réduire leur consommation via le coût du kérosène, complétée par des mécanismes comme le système d’échange de quotas d’émission (ETS) et CORSIA. Toutefois, au-delà des technologies, Paul Bariteau de la chaire Pégase soulève la question de la viabilité économique et de l’existence d’un marché réel pour certaines innovations, comme l’aviation régionale électrique, qui doit encore trouver son business model.
Un défi commun pour l’industrie aéronautique
Au-delà de la rivalité, la transition vers une aviation durable est un défi global. Nicolas Gourdin de l’ISAE-Supaéro y voit une opportunité de passer d’une recherche de performance pure à une quête de robustesse dans un monde incertain. Pour lui, ce challenge environnemental doit être un facteur de rassemblement pour les acteurs économiques, académiques et politiques. Une vision partagée par Kévin Guittet, qui insiste sur la nécessité de réconcilier les points de vue, notamment entre les acteurs de l’industrie et la société civile. L’Observatoire de l’aviation durable, lancé par la DGAC, vise justement à créer un dialogue constructif et à poser un cadre clair pour les débats. Le leadership de l’aviation bas carbone se jouera donc sur la capacité de chaque bloc à innover, financer, réguler, mais aussi à fédérer autour d’un projet commun pour que l’aviation reste un vecteur de paix et de rencontre.
Références de l’épisode
- Personnes
- Jean-Raphaël Drahi, Hôte du podcast
- Sébastien Jean, Économiste à l’IFRI
- Franck Goldnadel, Directeur des aéroports de la Côte d’Azur
- Jean-Christophe Lambert, CIO et cofondateur d’Ascendance
- Kévin Guittet, Sous-directeur du développement durable à la DGAC
- Delphine Jouve, Vice-présidente engineering chez Safran
- Pascal de Izagirre, PDG de Corsair et Président de la FNAM
- Paul Bariteau, Président de la chaire Pégase
- Nicolas Gourdin, Professeur à l’ISAE-Supaéro
- Lieux
- États-Unis
- Chine
- Europe
- Lille
- Nantes
- Strasbourg
- Villaroche
Sommaire de l’épisode
- 00:02:39 – Le défi de la coordination européenne pour une politique industrielle unifiée
- 00:04:52 – Les efforts de communication et les bonnes pratiques du secteur aéroportuaire
- 00:07:56 – Le développement de la propulsion hybride-électrique par Ascendance
- 00:09:14 – Le rôle prépondérant des carburants d’aviation durable (SAF)
- 00:10:56 – Le programme RISE et l’architecture Open Fan de Safran
- 00:13:37 – Les modèles de financement de la transition : États-Unis, Chine et Europe
- 00:15:46 – Le point de vue des compagnies aériennes sur les incitations économiques
- 00:18:10 – La viabilité économique des innovations et la question du marché
- 00:20:02 – La dimension géopolitique et philosophique de la transition écologique
- 00:21:35 – La nécessité de réconcilier les points de vue pour une transition réussie
F.A.Q. de l’épisode
Quelles sont les trois grandes stratégies mondiales pour la décarbonation de l’aviation ?
Les trois grandes stratégies sont : le modèle américain basé sur l’innovation privée et les incitations fiscales (comme l’IRA), le modèle chinois fondé sur une planification étatique et l’investissement massif pour rattraper son retard technologique, et le modèle européen qui combine une forte régulation et un soutien à un écosystème industriel intégré mené par Airbus.
Quel est le principal défi de l’Europe dans la course à l’aviation décarbonée ?
Selon Sébastien Jean de l’IFRI, le principal défi de l’Europe est la coordination entre ses États membres. Les intérêts nationaux divergents peuvent freiner la mise en place d’une politique industrielle commune et fragmenter les efforts, ce qui est coûteux pour des technologies nécessitant d’importants investissements et des économies d’échelle.
Quel rôle jouent les carburants d’aviation durables (SAF) dans cette transition ?
Les carburants d’aviation durables (SAF) sont considérés comme le levier le plus important à court et moyen terme. Selon les trajectoires de la filière, ils pourraient représenter jusqu’à 50 % de l’effort de décarbonation d’ici 2050. L’enjeu majeur est de débloquer les investissements pour augmenter les capacités de production, car les volumes actuels sont insuffisants.
Pourquoi la géopolitique de la décarbonation de l’aviation est-elle un enjeu crucial ?
La géopolitique de la décarbonation est cruciale car elle redéfinit les rapports de force mondiaux. La maîtrise des nouvelles technologies (hydrogène, électrique, SAF), l’accès aux matières premières stratégiques et l’établissement des standards internationaux deviennent des outils de souveraineté et de leadership, nourrissant une compétition intense entre les États-Unis, la Chine et l’Europe.
Comment les différents modèles de financement influencent-ils la compétition ?
Les modèles de financement sont radicalement opposés : les États-Unis utilisent des crédits d’impôt et des logiques de marché, la Chine des subventions directes et des crédits bonifiés à ses entreprises publiques, et l’Europe un mélange de fonds de recherche (Horizon Europe) et de régulations contraignantes (RefuelEU) pour orienter le marché.
Ce podcast de l’industrie aéronautique francophone aborde-t-il la rivalité Airbus-Boeing-COMAC ?
Oui, l’épisode replace cette rivalité dans le contexte de la décarbonation. Il explique comment l’Europe s’appuie sur le leadership d’Airbus, comment les États-Unis soutiennent Boeing et l’innovation privée, et comment la Chine structure un écosystème national autour de COMAC pour menacer le duopole Airbus-Boeing et réduire sa dépendance technologique.