La décarbonation du transport aérien : un enjeu mondial
L’industrie aéronautique fait face à un défi sans précédent : sa décarbonation. Dans ce premier épisode de la mini-série spéciale du Journal de l’Aviation, Jean-Raphaël Drahi explore les contours de cette transition complexe. Pascal de Izaguirre, président de la FNAM et PDG de Corsair, souligne d’emblée la nécessité d’une approche globale. Pour lui, la décarbonation doit être pensée à l’échelle mondiale, sous l’égide de l’OACI, afin de garantir un cadre réglementaire équitable pour toutes les compagnies aériennes et d’éviter les distorsions de concurrence. Il met en avant l’exemplarité des compagnies françaises, qui s’engagent activement dans la modernisation de leur flotte, un levier essentiel, mais aussi dans l’éco-pilotage et l’optimisation des opérations aéroportuaires.
Les moteurs économiques et financiers de la transition
La transition écologique n’est pas qu’une contrainte, elle est aussi mue par des impératifs économiques. Paul Chiambaretto, directeur de la chaire Pégase, rappelle que la quête de sobriété n’est pas nouvelle. Depuis des décennies, les compagnies aériennes cherchent à réduire leur consommation de carburant, qui peut représenter jusqu’à 30 % de leurs coûts. Cet intérêt économique s’est progressivement aligné sur les objectifs écologiques. Cependant, Anne Rigail, directrice générale d’Air France, alerte sur les conditions de financement de cette transition. Elle insiste sur la nécessité de ne pas surtaxer le secteur, de flécher les taxes existantes vers la décarbonation et de maintenir une compétition loyale avec les transporteurs non-européens pour que les compagnies puissent financer les investissements colossaux en nouvelles flottes et en carburants durables.
Innovations technologiques au cœur de l’industrie aéronautique
La réussite de la décarbonation repose sur des ruptures technologiques majeures. Chez Airbus, le projet Zéro I vise à développer un avion commercial à hydrogène, bien que Bruno Ficheux, responsable des programmes avion du futur, précise que la mise en service est désormais envisagée pour 2040-2045, le temps que l’écosystème de production et de distribution de l’hydrogène soit mature. De son côté, Safran, avec le programme RISE, développe une architecture de moteur open fan révolutionnaire promettant une réduction de 20 % des émissions, comme l’explique Delphine Bijou. Thales contribue également via l’avionique, en développant des systèmes de gestion de vol (FMS) qui, selon Denis Bonnet, pourraient réduire de 10 % les inefficacités du trafic aérien. Enfin, Jérémy Caussade, président d’Aura Aéro, démontre que la propulsion hybride-électrique est une voie réaliste pour l’aviation régionale.
Carburants durables (SAF) et opérations au sol : des leviers complémentaires
Au-delà du renouvellement des flottes, les carburants d’aviation durables (SAF) constituent le principal levier de décarbonation, pouvant représenter jusqu’à deux tiers de l’effort global. Anne Rigail souligne qu’Air France a été un pionnier et l’un des plus gros consommateurs mondiaux de SAF. Le défi majeur reste cependant leur coût, trois à cinq fois supérieur à celui du kérosène classique, et la nécessité de soutenir l’émergence d’une filière de production à grande échelle. La transition se joue aussi au sol. Franck Goldnadel, président du directoire des Aéroports de la Côte d’Azur, détaille les actions menées à l’aéroport de Nice : électrification des véhicules de piste, alimentation électrique des avions au sol et utilisation de biocarburants pour les engins ne pouvant être électrifiés. Cet ensemble d’actions montre que chaque acteur de la chaîne de valeur a un rôle à jouer dans la décarbonation du transport aérien.
Références de l’épisode
- Personnes
- Jean-Raphaël Drahi, Hôte du podcast
- Pascal de Izaguirre, président de la FNAM et PDG de Corsair
- Paul Chiambaretto, directeur de la chaire Pégase
- Franck Goldnadel, président du directoire du groupe Aéroports de la Côte d’Azur
- Anne Rigail, directrice générale d’Air France
- Bruno Ficheux, responsable des programmes avion du futur chez Airbus
- Delphine Bijou, vice-présidente adjointe de l’ingénierie, moteur commercial chez Safran
- Denis Bonnet, vice-président recherche, technologie et innovation pour la division avionique chez Thales
- Jérémy Caussade, président d’Aura Aéro
- Michel Wachenheim, ancien représentant permanent de la France à l’OACI et membre de l’Académie de l’air et de l’espace
- Bruno Soufflet, président de l’Académie de l’air et de l’Espace
- Lieux
- Aéroport de Nice, France
- Istanbul, Turquie
- Europe
Sommaire de l’épisode
- 00:01:10 : Pascal de Izaguirre sur la nécessité d’une décarbonation à l’échelle mondiale.
- 00:02:21 : Paul Chiambaretto analyse les motivations économiques de la transition écologique.
- 00:03:56 : Franck Goldnadel explique les efforts de décarbonation des opérations au sol à l’aéroport de Nice.
- 00:05:17 : Anne Rigail aborde les conditions de financement de la transition et les défis fiscaux.
- 00:07:37 : Le rôle central des carburants d’aviation durables (SAF) et leurs enjeux de coût.
- 00:11:36 : Bruno Ficheux présente l’ambition d’Airbus pour l’avion à hydrogène.
- 00:15:53 : Delphine Bijou détaille le programme RISE de Safran et sa technologie open fan.
- 00:17:40 : Denis Bonnet explique comment Thales optimise les trajectoires de vol pour réduire les émissions.
- 00:19:00 : Jérémy Caussade discute de la place de la propulsion hybride-électrique dans l’aviation régionale.
- 00:27:41 : Michel Wachenheim analyse la dimension géopolitique et la gouvernance mondiale de la transition.
F.A.Q. de l’épisode
Quels sont les principaux leviers de la décarbonation du transport aérien ?
Les principaux leviers identifiés sont le renouvellement des flottes par des avions de nouvelle génération (-25% de CO2), le déploiement des carburants d’aviation durables (SAF), l’optimisation des trajectoires de vol (éco-pilotage) et la décarbonation des opérations au sol dans les aéroports.
Pourquoi une régulation mondiale est-elle indispensable pour la transition écologique de l’aviation ?
Une régulation mondiale, portée par des instances comme l’OACI, est cruciale pour éviter les distorsions de concurrence. Si les contraintes environnementales ne s’appliquent qu’aux compagnies européennes, par exemple, cela les pénaliserait face à leurs concurrents internationaux et freinerait leur capacité à investir.
Quels sont les freins économiques à la décarbonation dans ce podcast de l’industrie aéronautique francophone ?
Les principaux freins sont un niveau de taxation élevé qui réduit les marges et la capacité d’investissement des compagnies, des tensions sur la chaîne d’approvisionnement qui retardent la livraison d’avions neufs, et surtout le coût prohibitif des carburants durables (SAF), 4 à 5 fois plus chers que le kérosène.
Quelles sont les innovations technologiques majeures pour l’avion du futur ?
L’épisode met en avant plusieurs innovations : l’avion à hydrogène (projet Zéro I d’Airbus), les moteurs à architecture ouverte de type open fan (programme RISE de Safran), l’optimisation des trajectoires grâce à l’avionique connectée (Thales) et la propulsion hybride-électrique pour l’aviation régionale (Aura Aéro).
Quel est le rôle des carburants d’aviation durables (SAF) ?
Les SAF sont considérés comme le levier le plus important, représentant jusqu’à deux tiers de l’effort de décarbonation à réaliser. Air France est d’ailleurs l’un des plus gros consommateurs mondiaux. Cependant, leur déploiement est freiné par une production encore insuffisante et un prix très élevé.